07/02/10

"SE REMETTRE EN QUESTION"


Petite phrase aux grands échos, pleine de connotations positives : on y voit de l'humilité, une capacité à reconnaître ses erreurs, de la considération pour autrui et ses remarques, un brin de contrition, une tendance à travailler sa personne. Phrase simple, utile en société, et qui, comme par enchantement, exclut celui qui la prononce de toutes ces catégories de personnes si détestables, telles que le tyran, l'égocentrique, le trop-sûr-de-lui, bref : celui qui s'aime trop, n'écoute que ses élans, au grand mépris de tout ce qui n'est pas lui, par lui ou pour lui.
Je ne développerai pas cette fois d'argumentaire sur ce mépris constant pour tout ce qui ose tenter d'échapper au nivellement médian, et qui s'est incrusté si profond dans notre culture qu'il en a infecté tout notre langage, jusque dans ses connotations les plus usuelles. Je ne ferai pas non plus l'apologie de l'égocentrisme et du mépris pour autrui, détestant cela tout autant que cette injonction à ne surtout pas dépasser du reste. De l'égalité démocratique du bulletin de vote à l'égalité virtuelle et souveraine des individus entre eux le passage est facile, castrateur, et tellement pratique du point de vue de la gestion d'une population : ça évite les imprévus.

La question est aujourd'hui plutôt du genre sémantique.
« Se remettre en question ». Qu'est-ce-que cela peut-il bien signifier ? De prime abord, il se dégage un sous-entendu qui semble bien pouvoir éclairer notre problème : pour se remettre en question, encore faut-il, auparavant, s'être mis en question. Se mettre en question, ou, autrement dit, mettre sa vie en question, à savoir mettre ses modalités propres d'implication dans le monde en question. L'exercice de la vie ne s'effectuant que dans le cadre de la durée, se mettre en question ne peut vouloir dire autre chose que de trouver une problématique, propre à soi, qui déterminera précisément la direction de l'inscription de soi dans la durée. La problématique, (ou problème posé sous forme de questionnement), comme porteuse d'une tension, et donc d'une tendance. De là, la remise en question ne semble être qu'une rectification : une modification de cette première inscription de soi dans la durée, en considération des éléments glanés de ci de là, au cours de l'exercice de la vie. Considérée sans ce travail préliminaire, l'idée de remise en question de soi n'a aucun sens. D'autre part, elle apparaît comme une pratique nécessaire à l'exercice d'une vie bien menée. La remise en question, non pas entendue comme capacité à retourner sa veste tous les quart d'heure, mais comme correction constante de sa tendance propre, s'expose alors non plus comme un signe d'humilité pleine de contrition, mais comme le signe d'une existence autonome et maîtrisée : l'égo dans son acception positive.


La question qui restera ici ouverte portera sur les mécanismes qui font que certaines expressions prennent un sens tout à fait différent de celui qui ressort de leur examen philosophico-sémantique. Il me semble que l'étude de cet écart de sens peut être riche en renseignement sur l'esprit d'une époque, et révélateur de l'impact de certains dispositifs de pouvoir. On pourrait appeler cela des symptômes sociologiques, par lesquels on voit que le langage qui s'oublie est toujours porteur des signes d'un changement en cours, et que ce changement n'est jamais neutre.

02/02/10

L'ABATTOIR OU LE COUTEAU

Aux îles Féroés (Danemark) , une fois l'an, lorsqu'un habitant repère des globicéphales à proximité de l'île(espèce non menacée de la même famille que les dauphins), la suite de la journées suit un cours très particulier. Les habitants du village, indépendamment de leur âge ou de leur statut social, se ruent littéralement vers la baie où les bateaux vont rabattre le groupe de cétacés. Une fois les animaux suffisamment proches du rivage, les habitants se jettent à l'eau couteaux en mains, et égorgent un à un tous les globicéphales accessibles. Les images d'une mer rouge sang sont impressionnantes, et le web regorge de sites et de blogs offusqués qui jettent dans un même panier cette pratique et celles telles que la chasse au phoque, à l'aileron de requin, ou toute autre atrocité à but très lucratif. Même Paul Watson de l'association Sea Shepherd, référence en matière de défense de l'environnement marin, a fait de l'interdiction de cette pratique une cause personnelle.

Il me semble tout de même nécessaire de noter quelques-unes des spécificités de cette chasse là, en rapport aux chasses à visées commerciales. Tout d'abord, le fait que les féringiens sont tous formés aux techniques d'exécutions qui permettent de faire souffrir la bête le moins possible. Deuxièmement, que le résultat de cette chasse représente 25% de l'apport en viande annuel, et qu'il est réparti à parts équitables entre tous les membres de la communauté. Il est également important de noter que la visée de cette chasse reste tout de même la production directe des moyens de substance les plus élémentaires. Enfin, notons que celui qui tue l'animal n'est pas une personne dont la fonction sociale se résumerait à l'exercice de la chasse au globicéphale. Le chasseur de phoque est un chasseur de phoque. Le tueur de globicéphale n'est pas un chasseur : il est artisan, commerçant, instituteur ou autre. Par cette chasse, donc, les féringiens gardent un contact direct avec la production de leurs moyens de subsistance. La mort du cétacé est cause directe du maintien en vie de chaque individu, et par là de la pérennisation de toute la structure sociale de l'île. Par cet acte sacrificiel s'entretient l'intégrité de la structure sociale, et la conscience collective d'une nature garante de la survie de la communauté.

Il est évident que la couleur rouge de la mer, et cette décomplexion totale dont les féringiens font preuve au moment de tuer ces animaux sont les principales causes de notre effarouchement. Le sang et la froideur.Ces deux causes sont à mon avis issues d'une seule. En pays industrialisé à l'extrême, la division du travail est totale. La mise à mort des animaux (dont nous sommes les principaux consommateurs), est structurée, enfermée dans la structure qu'est l'abattoir, et opérée par un individu dont la fonction sociale est précisément et exclusivement d'abattre des animaux. Le sang est caché, et notre tranche de jambon ne laisse apparaître d'aucune manière le porc dont elle provient. Il faut également rajouter que les conditions d'abattage des bêtes au sein de ces structures sont souvent bien plus abominable que l'égorgement rapide et précis du cétacé. Nous ne sommes donc, en tant qu'acheteur de nourriture, plus en contact avec l'origine même de nos moyens de subsistance, détachés et hermétiques aux conditions de notre survie. Nous le savons, mais ne supportons pas de le voir.

Alors que dire de la pratique féringienne ? Leur imposer de telles structures, qui, en plus des effets notés plus haut engendrent par leur fonctionnement toutes sortes de pollutions ? Certainement pas. Si, en plus de tout cela, on considère le fait que les globicéphales, étants en haut de la chaine alimentaire marine, ingurgitent de grandes quantités de mercure, PCB, et autres matières toxiques provenant directement l'organisation industrielle de nos moyens de production, qui rend d'ores et déjà dangereuse la consommation de leur viande, il apparaît que tous ces cris d'épouvante à la vue de tout ce sang s'apparente plus à de la sensiblerie déraisonnée qu'à un véritable élan écologiste, sauf, et c'est important, dans le strict cadre d'un régime végétarien et d'une critique globale de l'industrie de la viande. S'il s'agit de s'engager dans la préservation de la biodiversité et de l'intégrité des écosystèmes, mieux vaux s'offusquer de toutes ces chasses dont le seul but est d'enrichir toutes sortes de mafias, et de parer nos élites des matières les plus nobles. Mais au delà de tout cela, il semblerait que le fond du problème ne puisse s'éclaircir que par une réflexion portée en profondeur sur l'organisation de nos propres moyens de production et de la relation à la nature qui en découle. La division du travail est un vecteur d'efficacité qui ne s'obtient qu'au prix de certaines conséquences : glaciales, aseptisées, inéquitables et nocives.

Documentaire sur la chasse au globicéphales (malgré le titre de la vidéo)
Caméra cachée en abattoir
Documentaire sur l'industrie agroalimentaire. (aussi expressif que soporifique)
Sur l'industrie de la viande : Fabrice Nicolino : Bidoche (trés renseigné)

31/01/10

J.D. SALINGER

J.D. Salinger est mort ce jeudi 28 Janvier.

Romancier de l'adolescence, de ces rêves grandioses, de ces espoirs démesurés et de ces déceptions nécessaires. Ses trois grands livres (l'Attrape-Cœur, Franny et Zooey, Dressez haut la poutre maitresse charpentiers) et ses nouvelles torturées ( en particulier Teddy, la plus violente) posent tous le même constat d'une entrée dans le monde forcée de se reconnaître des erreurs auxquelles elle ne croit pas, de se désenchanter elle-même et d'épouser malgré sa singularité les formes si contraignantes de l'organisation sociale en présence. Adolescence enchantée seulement du point de vue de ceux qui n'y sont plus, et dont les exigences, courbées par la force du cours des choses, ont fini par épouser les formes d'un monde sans héros, sans ouvertures sur le grandiose, fade. Salinger était imbibé de cette idée qui veut que seul l'adolescent puisse être un héros. Porté par des espoirs qu'il pense réalistes, porté par une énergie sans faille ni doute, persuadé qu'il pourra, lui, grâce à cette démesure qui lui sert de propulseur, résister, ne pas courber, ne pas collaborer à ce modèle qui, étant depuis peu apte à le considérer dans ce qu'il a de scandaleux, le révulse, et menace d'écraser en lui sa singularité la plus sauvage, la plus personnelle, la plus créatrice.

Salinger vivait reclus depuis près de quarante ans, écrivait toujours mais ne publiait rien. Aujourd'hui, ces rapaces d'éditeurs, d'agents, de potentiellement ayant droits, tous ceux qui ont si bien su ouvrir à la négociation leur individualité pour tirer le meilleur parti de cet état de faits qui nous sert de monde se frottent déjà les mains à l'idée de publier les textes que Salinger a écrit durant ces décennies d'isolement.
A une époque où l'adolescent est perçu comme un âne inconstant et inconsistant, habité de rêves absurdes et grotesques, et où, conjointement, on l'utilise comme figure allégorique pour disqualifier toutes personnes qui défend d'autres façons de voir l'avenir que celle qui nous semble inéluctable, Salinger n'avait probablement pas ici de place où s'épanouir. Salinger était probablement d'une grande faiblesse, comme en atteste son acharnement à se couper du monde, mais d'une faiblesse lucide, qui vaudra toujours mieux qu'une faiblesse qui se soigne en sacrifiant l'intime qui l'habite aux desseins d'un monde qui marche sur la tête.

29/01/10

LA NEVROSE, LE POINT FOCAL, ET LA VIE BIEN MENEE.


Contraintes psychologiques, contraintes de focalisation.

Si la philosophie qui émane d'un sujet se doit d'être cohérente vis à vis de celui-ci, si on part du principe qu'une certaine philosophie est corrélative au sujet qui la produit, on devrait en toute logique attendre de cette philosophie une certaine intégrité, représentative de celle de celui qui la produit. Dans une telle perspective devrait se distinguer en chaque philosophie une problématique fondamentale, élaborée autour d'une problématique plus intime : celle qui hante et conditionne la vie du penseur en question. On pourrait parler, ici et pour lui, d'une mise en problème de sa propre vie autour de laquelle s'organisent les choix particuliers, les idées qui les sous-tendent. La problématique sous entend un point focal : elle est l'expression sous forme de problème d'une tendance en vue d'un désiré. Elle détermine, dans la durée, une mise en perspective.

Appliquée à l'existence d'un sujet nécessairement ancré dans la temporalité, cette expression pourrait se dire ainsi : «quelle va être la difficulté principale que je vais rencontrer si un tel désiré s'impose à moi, et que je me donne comme but d'atteindre ce désiré là ?». Nous reconnaissons ici le schéma de la névrose, considérée comme ce qui empêche subrepticement d'être et d'agir conformément à son désiré conscient. La névrose est le principe intérieur de l'aliénation du sujet : aliénation d'un sujet confronté à son inconscient. Or, le combat auquel le sujet est censé être confronté au quotidien en vue de son auto-libération lui donne des indications sur le «vers quoi je ne veux pas aller», le «celui que je ne veux pas être», donc, par réflexivité, là où il veut aller, ce qu'il veut être : de la névrose tout comme de l'affirmation d'un point focal propre naît toute une série de malaises qui ne sont rien d'autre que les signes d'une fausse route, d'une ipséité-adversité intérieure ou extérieure que l'individu éprouve lors de certains choix. Soit une perdition, soit le risque d'une perdition, comme conséquence d'un choix non conforme.

C'est ici que contraintes liées à la névrose et contraintes liées au cheminement vers un point focal se distinguent : la névrose se dissimule dans l'habituel, les contraintes de focalisation (on les appellera ainsi) surgissent lors d'un contact avec une nouveauté déconcertante. Si la première trouve ses déterminations dans l'intime traumatisant, la seconde se fonde en réaction à un contexte extérieur, donné au sujet sans négociation possible : son contexte social et historique de naissance. Ils donnent négativement des indications sur deux domaines distincts constitutifs de l'intégrité individuelle : l'intériorité du sujet pour les contraintes névrotiques, l'extériorité du sujet pour les contraintes de focalisation : à chaque fois que le sujet identifie quelque chose qui ne va pas, il précise et rétrécit le cadre de ce qui lui va. L'étude de ces deux types de contraintes doit donc se présenter à lui comme un moyen fiable de se positionner correctement et dynamiquement au sein de sa propre vie, de préciser au maximum le cadre de ce qui lui va. Il faudrait donc à ce titre penser à ouvrir, au même titre que des cabinets de psychologues, des cabinets de philosophes.
La thérapie, si tant est qu'on la considère psychologiquement, philosophiquement et positivement, c'est à dire non pas seulement comme tentative d'éradication des contraintes, mais comme reconnaissance et gestion de celles-ci en vue d'une vie bien menée, laissera apparaître cet ensemble de donnés contraignants non comme une serie de boulets accrochés au pied du sujet, mais comme meilleure boussole existentielle qui soit, conforme aux singularités de ce sujet, relative à son contexte, et dans laquelle il pourra découvrir la façon la plus adéquate d'actualiser sa personnalité singulière : s'ouvrir à la possibilité d'une rupture avec la vie aliénée pour devenir sujet, un sujet qui se sait dans son devenir le plus propre, le plus irréductiblement sien.